ÉDITORIAL
l y a une question que nous ne nous posons jamais dans nos rédactions, parce qu’elle paraît réservée aux amphithéâtres : de la science ou de la technologie, laquelle commande à l’autre ? Je voudrais soutenir ici qu’elle nous concerne directement, et qu’elle décide de notre métier bien plus que nous ne décidons d’elle.
On nous a appris une histoire simple. Le savant découvre, l’ingénieur applique. La théorie d’abord, la machine ensuite. Ce récit a un auteur — l’Américain Vannevar Bush, en 1945 — et il a surtout un mérite : il flatte une hiérarchie confortable, le laboratoire au-dessus de l’atelier, la pensée au-dessus de la main.
Les faits racontent autre chose. Les machines à vapeur tournaient dans les mines anglaises depuis près d’un siècle quand Carnot en a enfin formulé les principes. La métallurgie, l’agriculture, la navigation précèdent de plusieurs millénaires la moindre démarche scientifique constituée. Nous avons presque toujours su faire avant de savoir pourquoi cela marchait. Et quand la science prend les devants — le transistor, le laser, le nucléaire, les vaccins à ARN messager — c’est une exception du XXe siècle, pas une loi de l’esprit humain.
Reste un fait que l’on oublie : sans instrument, pas de science. Pas de microbiologie sans microscope, pas de particules sans accélérateur. Gaston Bachelard en avait tiré la formule juste : le fait scientifique n’est pas cueilli dans la nature, il est fabriqué par l’appareil. L’instrument n’est pas le serviteur de la théorie. Il en est la condition.

Voilà pour le décor. Venons-en à nous.
Notre discipline est née dans un bureau d’ingénieurs. Ce n’est pas une image. La première théorie générale de la communication a été publiée en 1948 par Claude Shannon, employé des Bell Telephone Laboratories, pour résoudre un problème de lignes téléphoniques bruitées. Émetteur, canal, message, bruit, récepteur : ce vocabulaire que nous enseignons encore dans nos écoles de journalisme vient de là. Shannon avait d’ailleurs écarté explicitement la question du sens. Elle ne l’intéressait pas. Elle est tout notre métier.
Depuis, les chercheurs ont corrigé, nuancé, enrichi. L’École de Palo Alto, Habermas, Stuart Hall, les cultural studies nous ont rappelé qu’un message n’est pas un colis, qu’il est interprété, négocié, parfois retourné contre celui qui l’envoie. Ces corrections sont considérables. Elles ne changent rien au fait brut : nous courons depuis soixante-dix ans derrière un cadre que nous n’avons pas conçu.
Et le scénario se répète à chaque génération d’outils. L’imprimerie a précédé la théorie de l’opinion publique de trois siècles. La radio a précédé la sociologie des audiences. La télévision a précédé l’étude de ses effets. Le web, les réseaux sociaux, et maintenant les intelligences artificielles génératives : l’outil s’impose, l’usage se répand, la réflexion arrive après la bataille, essoufflée.
Je ne connais pas un seul cas, dans l’histoire de notre champ, où la théorie ait devancé le dispositif. Pas un.
Il faut en tirer les conséquences, et elles sont rudes pour nous. Nos rédactions ivoiriennes ont fait de WhatsApp un canal de diffusion majeur avant que personne n’ait mesuré ce que cela faisait à la vérification de l’information. Le mobile money a reconfiguré l’économie du continent sans qu’aucune théorie ne l’ait vu venir. L’économie de la presse en ligne s’est effondrée sous l’effet d’algorithmes publicitaires conçus à dix mille kilomètres d’ici, selon des logiques dont aucun directeur de publication africain n’a jamais discuté une ligne. Et voici l’IA générative qui s’installe dans nos processus de production, pendant que nous en sommes encore à rédiger nos premières chartes d’usage.
Nous ne subissons pas seulement le retard théorique commun à toute la profession. Nous subissons en plus un décalage de contexte : ces outils sont pensés pour d’autres environnements, d’autres modèles économiques, d’autres cadres normatifs. Nos usages les débordent, et personne ne les théorise, ni le concepteur ni nous.
Faut-il en conclure à la fatalité ? Certainement pas. Reconnaître que la technique précède la pensée, ce n’est pas s’y soumettre. C’est exactement l’inverse. Le professionnel qui croit que l’outil est un moyen neutre, docile à son intention, est précisément celui que l’outil façonnera sans qu’il s’en aperçoive. Celui qui sait que l’outil oriente la pensée peut au moins décider de penser l’outil.
Alors, où se situe la communication dans cette querelle ?
Ni du côté de la science : nous n’avons ni sa formalisation ni son pouvoir de prédiction. Ni du côté de la technique : notre métier ne se réduit pas à sa quincaillerie. Notre place est ailleurs, et elle est plus exigeante. Une découverte ne devient un fait public que lorsqu’elle est communiquée. Une technologie ne devient une pratique collective que lorsqu’elle est expliquée, débattue, contestée ou légitimée. Entre le laboratoire et la société, entre l’industrie et le citoyen, il y a un espace. C’est le nôtre. Nous n’y sommes ni savants ni ingénieurs : nous y sommes comptables de ce que la société comprend de ce qu’on lui fait.
C’est pourquoi la question de la primauté n’est pas, au fond, une question d’épistémologie. Elle est politique. Demander qui commande, de la science ou de la technique, revient à demander qui finance, qui décide, qui en tire profit et qui répond des dégâts. La technoscience d’aujourd’hui ne va pas où la connaissance la porte : elle va où les commandes la portent. Militaires hier, sanitaires et marchandes ensuite, aujourd’hui largement pilotées par une poignée d’acteurs privés qui possèdent à la fois les instruments, les données et une bonne part de la recherche. Devant ces technologies qui prétendent désormais parler à notre place, il nous reste une vieille question latine, et c’est très exactement une question de journaliste : quo vadis ? Où vas-tu ?
Et puis il faut, pour finir, retourner la question. J’ai soutenu que la technique précède la théorie, et c’est vrai de l’histoire des savoirs. Mais remontons plus haut que les savoirs.
Avant l’instrument, il y a le geste de celui qui veut se faire comprendre d’un autre. Avant l’accélérateur de particules, avant la machine à vapeur, avant l’imprimerie, avant le premier silex taillé, il y a le signe adressé. Aucune technique n’a jamais été inventée dans la solitude : toutes supposent une transmission, un apprentissage, une main qui montre et une parole qui dit comment faire et pourquoi. Un outil que personne n’enseigne meurt avec son inventeur. La technique n’est pas le contraire de la communication. Elle en est un effet.
Nous nous croyions en retard. Nous sommes à l’origine.
Au commencement était la Communication. Finalement : le Verbe !
Gilles Yao Journaliste, directeur de publication

