Félix Houphouët-Boigny et Paul VI ont noué les relations diplomatiques entre la Côte d’Ivoire et le Saint-Siège le 26 octobre 1970. Photo de Paul VI : Felici, 1969.

Du pain sur la table à la loi de la République : pourquoi l’Église a besoin d’un cadre juridique

Rome, lundi 26 octobre 2026 — La Côte d’Ivoire et le Saint-Siège célèbrent aujourd’hui cinquante-six ans de relations diplomatiques. Ce partenariat, noué en 1970 par Félix Houphouët-Boigny et Paul VI, n’a pourtant jamais reçu de cadre juridique d’ensemble. Pendant que la négociation reste en suspens, des milliers de pères et de mères de famille travaillent chaque jour dans les écoles, les dispensaires et les œuvres sociales de l’Église. Leur emploi dépend d’un statut encore flou. Soixante ans après Gaudium et spes, et plus de cinquante ans après le synode diocésain d’Abidjan, signer un accord-cadre n’est plus une affaire de diplomates : c’est une question de familles.

Il est 6 heures à Abidjan. Une enseignante d’un collège catholique de Yopougon prépare ses trois enfants avant de rejoindre sa classe. À Korhogo, un infirmier ouvre les portes d’un centre de santé confessionnel. À Bouaké, un catéchiste cumule son service paroissial et un petit commerce pour boucler le mois. Ces visages ordinaires portent une même réalité : le travail qui fait vivre une famille s’exerce souvent dans des œuvres d’Église dont le statut, face à l’État, n’est fixé par aucun texte d’ensemble.

Une amitié de 56 ans, une signature qui manque

Depuis le 26 octobre 1970, l’Église et l’État coopèrent étroitement, notamment dans l’éducation et la santé. Le Saint-Siège l’a souligné lors de la visite du président Alassane Ouattara au Vatican, le 16 novembre 2012 : le communiqué officiel espérait alors une conclusion rapide des négociations en vue d’un accord bilatéral. Quatorze ans plus tard, cet espoir n’a pas abouti.

L’accord-cadre, en préparation depuis le milieu des années 1990, n’a jamais été signé. Le seul texte bilatéral reste une convention de 1992 relative à la Fondation internationale Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro. Or le contexte a changé : un an après la réélection du chef de l’État, le Plan national de développement 2026-2030 est lancé, la session parlementaire d’octobre est ouverte et le budget 2027 est attendu en décembre. Le moment est propice pour inscrire ce dossier à l’agenda.

Le travail, chemin de dignité pour la famille

Le Concile Vatican II l’a écrit sans détour. Pour Gaudium et spes (n° 67), c’est par son travail que l’homme assure d’ordinaire sa subsistance et celle des siens ; sa rémunération doit permettre à sa famille une vie digne, aux plans matériel, social, culturel et spirituel, avec assez de repos pour la vie de famille. La même Constitution voit dans la famille le fondement de la société (n° 52) et demande aux pouvoirs publics de la soutenir.

Soutenir la famille, en Côte d’Ivoire, c’est donc aussi protéger les emplois, les écoles et les soins que l’Église offre à des populations entières, catholiques ou non.

Abidjan, 1969-1971 : le Concile mis en actes

L’Église d’Abidjan n’a pas attendu pour recevoir le Concile. À peine rentré de Rome, Mgr Bernard Yago, futur premier cardinal ivoirien, convoque un synode diocésain pour traduire dans la vie locale la communion, la participation et la mission voulues par Vatican II. Tenu de 1969 à 1971, ce synode demeure à ce jour l’unique synode diocésain de l’archidiocèse.

Ses conclusions s’ordonnent en trois ensembles : un document d’orientation sur l’Église locale et sa mission ; l’évangélisation, la catéchèse et le ministère des catéchistes, l’Église et le développement, l’action sociale et caritative ; enfin les structures de gouvernement, conseil presbytéral et conseil pastoral. Cinquante-cinq ans plus tard, elles soulèvent des questions que seul le droit peut trancher.

Synode diocésain d’Abidjan (1969-1971) : les questions qui attendent un cadre juridique

Relues aujourd’hui, les conclusions de l’unique synode diocésain de l’Église d’Abidjan, convoqué au lendemain du Concile Vatican II, posent à l’État et à l’Église cinq questions que seul un cadre juridique peut trancher :

1.  L’Église locale. Comment une Église appelée à devenir autonome, à assumer la vie, les besoins et la culture de son peuple, peut-elle posséder, gérer et transmettre ses biens sans personnalité juridique clairement reconnue ?
2.  Les catéchistes. Quel statut et quelle protection sociale pour ces ouvriers de l’évangélisation, souvent pères de famille, qui servent sans contrat ni retraite ?
3.  Le développement et l’action sociale. Comment l’Église peut-elle contribuer au développement si ses écoles, ses centres de santé et ses œuvres caritatives restent soumis à des régimes associatifs disparates ?
4.  La gouvernance. Quelle portée civile reconnaître aux actes pris dans les structures de coresponsabilité nées du synode, conseil presbytéral et conseil pastoral ?
5.  La ville. Comment répondre à l’urbanisation rapide, où les fidèles devancent souvent les clochers, sans réserves foncières pour les lieux de culte dans les plans d’urbanisme ?

Des réformes d’aujourd’hui à consolider Ces questions n’ont rien perdu de leur actualité. Sous la conduite du cardinal Ignace Bessi Dogbo, l’archidiocèse a consacré sa rentrée pastorale 2025-2026 à l’autonomie de l’Église et aux moyens d’y parvenir, puis a dévoilé, le 25 septembre 2025, son plan d’action stratégique. Un conseil de gestion de la péréquation, chargé de la solidarité entre paroisses, a été constitué dès 2024. Ces réformes gagneront en solidité, en durée et en crédibilité si elles s’appuient sur un accord-cadre, qui donnerait à l’héritage du synode et au plan stratégique le socle civil qui leur manque encore.

En clair : toutes les réformes entreprises par l’archidiocèse depuis le synode trouveront dans un accord-cadre le cadre juridique adéquat à leur mise en œuvre.

Une collaboration réelle, un cadre absent

Sans accord global, une école, un diocèse ou une congrégation dépend de régimes associatifs pensés pour d’autres réalités. Une ordonnance récente sur les associations, ONG, fondations et organisations cultuelles a d’ailleurs suscité des réserves de responsables religieux, qui demandent un cadre tenant compte de leurs spécificités.

Les conséquences sont concrètes : statut du personnel des écoles catholiques, subventions, fiscalité des œuvres, reconnaissance des diplômes d’une future université catholique. Au bout de la chaîne, l’incertitude se traduit par des salaires versés en retard ou des postes fragilisés. Les évêques l’ont relevé en janvier 2026 en évoquant les difficultés de l’enseignement catholique ; ce mois-ci encore, l’Éducation catholique d’Abidjan a dû alerter les familles sur des établissements non agréés. Un cadre clair protégerait à la fois les parents, les élèves et les enseignants.

L’Afrique a déjà ouvert la voie

Sur le continent, de nombreux États ont franchi le pas : le Burundi en 2012, le Tchad en 2013, la RDC et le Bénin en 2016, le Burkina Faso en 2019, ainsi que le Cameroun et le Gabon. Le texte gabonais reconnaît la personnalité juridique publique de l’Église et la liberté de ses moyens de communication ; début octobre 2026, il était encore au cœur d’une session extraordinaire des évêques du Gabon, preuve qu’un accord est un instrument vivant. L’accord congolais, signé en 2016, a été ratifié en 2019 puis complété par des accords spécifiques en 2022.

La leçon est simple : un texte ne suffit pas. Il faut une commission mixte et des accords d’application qui touchent la vie réelle : l’école, l’hôpital, le contrat de travail.

Ni privilège ni atteinte à la laïcité

Un concordat n’est pas un privilège. Gaudium et spes (n° 76) rappelle que l’Église ne met pas son espoir dans les faveurs du pouvoir civil. Le Concile pose deux principes : l’Église et la communauté politique sont indépendantes et autonomes, chacune dans son domaine ; mais toutes deux servent les mêmes personnes et gagnent à coopérer.

Un tel accord respecte donc la laïcité de la République et l’égalité des cultes. Il ne retire rien aux musulmans, aux protestants ni aux autres confessions, qui peuvent prétendre à des cadres comparables. Juridiquement, ce sont le Saint-Siège et l’État qui négocient et signent. La Conférence des Évêques catholiques de Côte d’Ivoire porte la voix de l’Église locale ; les laïcs et les associations de fidèles y ajoutent la leur, au service de leurs pasteurs et jamais à leur place.

Un appel

Alors que la Côte d’Ivoire déploie son Plan national de développement 2026-2030, l’Église offre ses écoles, ses centres de santé et ses œuvres sociales comme partenaires. Il est temps de donner à ce partenariat la forme d’un accord solennel. Non pour l’Église elle-même, mais pour l’enseignante de Yopougon, l’infirmier de Korhogo, le catéchiste de Bouaké, et pour les enfants qu’ils nourrissent par leur travail.

La famille est le fondement de la société, dit le Concile. Le travail est le chemin qui la fait vivre. Le synode d’Abidjan a tracé la route de l’Église locale. Un accord-cadre serait le cadre qui protège l’un et l’autre. Cinquante-six ans d’amitié méritent une signature : signons pour servir ensemble.

Gilles Yao — Correspondant permanent, Rome — L’Actualité Ivoirienne

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