De qui portons-nous l’effigie ?

Le piège était bien monté. Des pharisiens, hostiles à l’occupant romain, s’allient pour l’occasion aux partisans d’Hérode, qui en vivent. Deux camps que tout oppose, réunis par un même calcul. Et la question est parfaitement construite : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? » Réponse « oui » : Jésus trahit son peuple. Réponse « non » : il tombe sous le coup de la sédition. Dans les deux cas, il est perdu.

C’est cette page que médite l’Abbé K. Alexis OUEDRAOGO, Directeur de la Radio Notre-Dame de Kaya (Diocèse de Kaya, au Burkina Faso), dans le nouvel épisode de notre rendez-vous dominical, à écouter et à regarder dès ce samedi sur www.lactualite-ivoirienne.ci.

La flatterie avant le piège

Notons d’abord la méthode. Avant de poser la question, les envoyés flattent : « Maître, nous le savons : tu es toujours vrai… tu ne te laisses influencer par personne. » Tout est exact. Et tout est mensonger, parce que dit pour mieux ferrer.

La flatterie reste l’une des armes les plus efficaces contre un homme droit. On commence par célébrer son indépendance pour l’obliger ensuite à la prouver sur un terrain qu’on a choisi. Jésus ne s’y trompe pas : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Il nomme l’intention avant de répondre à la question. Première leçon, singulièrement actuelle pour qui exerce une responsabilité publique : la lucidité sur ceux qui vous louent vaut mieux que la vigilance sur ceux qui vous critiquent.

« Montrez-moi la monnaie »

Puis vient le geste génial. Jésus ne discute pas la question : il demande une pièce. Et il la fait regarder. « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? »

Détail savoureux, que les Pères ont souligné : ce sont les accusateurs qui sortent le denier. Eux qui feignaient le scrupule devant l’impôt païen l’avaient dans leur bourse. Leur poche a répondu avant leur bouche.

Le denier porte le profil de l’empereur et son titre. Il vient de César, il circule par César, il retourne à César. Rendre l’impôt n’est donc pas une allégeance : c’est restituer à l’ordre temporel ce qui relève de lui. L’Église a tiré de cette phrase la reconnaissance de l’autonomie légitime du politique. Le croyant n’est pas dispensé de la cité ; il en est un citoyen à part entière, et le contribuable loyal fait partie de l’honnêteté chrétienne.

Et à Dieu ?

Mais la réponse ne s’arrête pas là, et c’est son second membre qui porte tout le poids : « et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Jésus ne dit pas ce qui appartient à Dieu. Il laisse la phrase ouverte, et c’est là que la question se retourne sur nous. Si la pièce doit revenir à celui dont elle porte l’effigie, alors que doit revenir à Celui dont nous portons l’image ? La Genèse avait répondu d’avance : « Dieu créa l’homme à son image » (Gn 1,27). César peut frapper des monnaies ; il ne frappe pas des âmes.

Voilà pourquoi, dans le visuel de cet épisode, nous avons placé face à face le denier d’argent à l’effigie impériale et une silhouette humaine auréolée d’or. Deux images, deux appartenances — et une disproportion évidente entre ce qu’on doit à l’un et ce qu’on doit à l’Autre.

Ni fusion, ni divorce

Cette parole a été tirée dans tous les sens. Certains y ont lu une séparation étanche : la foi au sanctuaire, le monde à part. D’autres y ont vu une soumission du religieux au politique. Ni l’un ni l’autre.

Jésus distingue sans séparer. Le chrétien n’a pas deux vies, l’une civique et l’autre croyante, étrangères l’une à l’autre. Il a une seule existence, où il sert honnêtement sa cité parce que Dieu est son maître. Et cette distinction protège précisément contre la tentation la plus ancienne du pouvoir : se faire adorer. La première lecture le dit magnifiquement — Dieu s’y sert du roi païen Cyrus, qu’il appelle « mon messie », tout en rappelant : « Je suis le Seigneur, il n’y en a pas d’autre » (Is 45,1.5). Les pouvoirs passent et peuvent servir le dessein de Dieu ; aucun ne prend sa place.

Ce que nous emportons

Payons nos impôts, respectons les lois justes, servons notre pays : rien de tout cela n’est étranger à l’Évangile. Mais gardons intacte la part qui ne se négocie pas — la conscience, la liberté intérieure, l’adoration. Aucun César, ancien ou moderne, n’a de droit sur elle.

La question du jour n’est donc pas d’abord fiscale. Elle est celle-ci : à force de rendre à tant de « Césars » — les urgences, les ambitions, les réseaux, l’opinion —, reste-t-il encore quelque chose que nous rendons à Dieu ?

Par Gilles Yao — Correspondant permanent, Rome — L’Actualité Ivoirienne

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