Deux commandements, un seul amour

Les pharisiens reviennent à la charge. Jésus vient de réduire les sadducéens au silence ; alors ils se concertent et envoient l’un des leurs, un docteur de la Loi, avec une question d’apparence académique : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Saint Matthieu précise l’intention : « pour le mettre à l’épreuve ».

C’est cette page que médite l’Abbé K. Alexis OUEDRAOGO, Directeur de la Radio Notre-Dame de Kaya (Diocèse de Kaya, au Burkina Faso), dans le nouvel épisode de notre rendez-vous dominical, à écouter et à regarder dès ce samedi sur www.lactualite-ivoirienne.ci.

Une question qui n’en était pas une

Pour comprendre le piège, il faut mesurer ce que la question suppose. Les rabbins dénombraient 613 prescriptions dans la Torah — 248 positives, 365 négatives. Les écoles débattaient sans fin pour savoir lesquelles étaient « lourdes » et lesquelles « légères ». Demander le plus grand commandement, c’était inviter Jésus à hiérarchiser, donc à relativiser quelque chose. Quoi qu’il réponde, on pourrait l’accuser de minimiser le reste.

Jésus ne tombe pas dans le classement. Il va plus profond : il donne la racine.

Le premier : de tout ton cœur

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. »

La formule vient du Shema Israël (Dt 6,5), la prière que tout juif pieux récitait matin et soir. Jésus ne cite pas un texte obscur : il renvoie à ce que son interlocuteur murmure chaque jour. La réponse était déjà sur ses lèvres.

Et notons l’accumulation : le cœur, l’âme, l’esprit. Rien n’est laissé dehors. Ce n’est pas une dévotion compartimentée, une heure le dimanche et le reste en autonomie. C’est l’être entier qui est requis. Dieu ne demande pas une part de nous ; il demande qu’aucune part ne lui soit soustraite.

Le second lui est semblable

Puis Jésus fait ce que personne ne lui demandait. On l’interrogeait sur un commandement ; il en donne deux. Et il les relie par un mot décisif : « Le second lui est semblable. »

Semblable — non pas identique, non pas secondaire. De même nature, de même poids, procédant de la même source. L’amour du prochain n’est pas une conséquence morale de l’amour de Dieu, une sorte de corollaire pratique : c’en est l’autre face, inséparable. Saint Jean tirera la conclusion sans ménagement : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4,20).

C’est pourquoi nous avons représenté, dans le visuel de cet épisode, un cœur d’où partent deux axes de lumière : l’un monte vers le haut, l’autre s’ouvre des deux côtés. Ensemble, ils dessinent une croix. On ne peut pas retirer une branche sans que tout s’effondre.

« Comme toi-même »

Il y a dans la formule une petite mesure facile à négliger : « comme toi-même ». Jésus ne commande pas un dévouement qui se détruit. Il suppose qu’on s’accepte soi-même comme créature aimée de Dieu, et que de cette paix intérieure découle la capacité d’aimer les autres. Qui se méprise finit presque toujours par mépriser.

Le prochain a un visage

Reste à savoir qui est ce prochain. La première lecture répond avec une précision déconcertante. Dieu y énumère : « Tu n’exploiteras pas l’immigré… vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin… si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier » (Ex 22,20-26). Et il ajoute cette phrase redoutable : « S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant.»

Le prochain, dans la Bible, n’est pas une abstraction généreuse. C’est l’étranger, la veuve, l’orphelin, le débiteur. Ceux qui n’ont pas de recours — et dont le cri, précisément, monte directement jusqu’à Dieu.

Ce que nous emportons

« De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. » Le verbe est fort : tout dépend — tout y est suspendu, comme une porte à ses gonds. Les règles, les pratiques, les dévotions ne valent qu’à proportion de l’amour qu’elles servent.

La question de ce dimanche n’est donc pas de savoir ce qu’il faut faire en plus. Elle est de vérifier si ce que nous faisons déjà tient encore à ces deux gonds — ou tourne à vide.

Par Gilles Yao — Correspondant permanent, Rome — L’Actualité Ivoirienne

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