La vigne, la pierre et nous
Il est des paraboles que l’on écoute poliment, à distance, comme on regarde un fait divers ancien. Celle de ce dimanche ne le permet pas. Jésus la raconte aux grands prêtres et aux anciens du peuple, et quand il arrive à la question — « quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » —, ce sont eux-mêmes qui prononcent la sentence. Ils se condamnent sans s’en apercevoir. Voilà le piège admirable de la parabole : elle nous fait juger une histoire avant de nous révéler que l’histoire, c’est la nôtre.
C’est cette parabole que médite l’Abbé K. Alexis OUEDRAOGO, Directeur de la Radio Notre-Dame de Kaya (Diocèse de Kaya, au Burkina Faso), dans le nouvel épisode de notre rendez-vous dominical, à écouter et à regarder dès ce samedi sur www.lactualite-ivoirienne.ci.
Un propriétaire qui n’a rien ménagé
Relisons le début du récit. Le maître « planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde ». Quatre gestes, quatre attentions. Il n’a pas jeté des ceps au hasard sur un terrain vague : il a clôturé pour protéger, creusé pour que le fruit puisse devenir vin, bâti pour que quelqu’un veille. Le prophète Isaïe, dans la première lecture de ce dimanche, avait déjà chanté cette vigne et le soin jaloux de son vigneron — avant de conclure, bouleversant : « la vigne du Seigneur, c’est la maison d’Israël » (Is 5,7).
Nous sommes cette vigne. Et avant de parler de nos manquements, l’Évangile commence par dire tout ce que Dieu a investi. Il n’est pas un propriétaire absent par négligence ; il est parti en confiance. La liberté qu’il nous laisse n’est pas un abandon : c’est la marque d’un Maître qui croit en ses locataires.
Le refus de rendre le fruit
Puis vient le dérapage. Les serviteurs envoyés sont frappés, tués, lapidés. D’autres suivent, plus nombreux ; même traitement. Et finalement le fils, dont le père s’était dit : « Ils respecteront mon fils. »
Ce qui frappe, dans ce crescendo, ce n’est pas seulement la violence. C’est la logique de l’appropriation. Les vignerons ne contestent pas d’avoir reçu la vigne : ils refusent d’en rendre le fruit. Et leur calcul est explicite — « Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage ! » Supprimer le fils pour garder le domaine. Comme si l’on pouvait devenir propriétaire d’un don en éliminant celui qui l’a fait.
La tentation traverse les siècles et nous rejoint, nous qui recevons tant : une vie, une famille, une santé, un talent, une charge, une communauté, une nation. Tout cela nous est confié, non cédé. Le moment vient toujours où le Maître envoie quelqu’un demander le fruit — un pauvre à notre porte, une conscience qui parle, un prophète qui dérange, une responsabilité qu’il faut assumer. La question de ce dimanche est simple et redoutable : qu’est-ce que je rends de ce que j’ai reçu ?
La pierre rejetée
Et pourtant la parabole ne s’achève pas sur un échec. Jésus la referme par une citation du psaume 117 : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! »
Renversement total. Le fils jeté hors de la vigne et tué devient la pierre sur laquelle tout l’édifice tient. Ce que les hommes ont mis au rebut, Dieu le place au fondement. C’est le mystère pascal annoncé en une phrase : la Croix n’est pas la défaite du Fils, elle est l’angle du monde nouveau.
Cette pierre, nous l’avons placée au cœur du visuel de l’épisode, dorée et lumineuse, devant la tour de garde et la clôture — car c’est bien autour d’elle que la vigne se rebâtit.
« Une nation qui lui fera produire ses fruits »
La conclusion est sévère mais ouverte : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » Ce n’est pas un rejet définitif d’un peuple au profit d’un autre ; c’est l’annonce que Dieu ne renonce jamais à sa vigne. Si des vignerons se dérobent, il en appellera d’autres. L’histoire du salut ne s’arrête pas aux refus humains.
Et saint Paul, dans la deuxième lecture, nous indique le chemin très concret pour porter ces fruits : « Tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte » (Ph 4,8).
Voilà notre tâche de la semaine. Non pas tant éviter le crime des vignerons — nous n’en sommes pas là — que rendre le fruit en son temps, dans le travail, la famille, l’engagement citoyen, le service de l’Église. Avec cette assurance que donne la fin de la parabole : même nos rejets, Dieu sait en faire des pierres d’angle.
Par Gilles YAO

