Travail domestique en Côte d’Ivoire : la CNPS peut-elle sortir les « gens de maison » de l’ombre ?

Elles sont présentes là où nous sommes absents ; font le  repas, gardent les enfants, entretiennent les maisons, conduisent, surveillent les devoirs et parfois, assurent les premiers soins aux enfants ou aux personnes du troisième âge. Pourtant, le personnel de maison ou « bonnes » demeurent, pour l’essentiel, invisibles dans les statistiques sociales et hors du système de protection. Le nouveau rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT) rappelle qu’à l’échelle mondiale, 83,1% des quelque 80 millions de travailleurs domestiques exercent dans l’informel.

Ces chiffres sont mondiaux. Ils ne mesurent pas directement la situation de la Côte d’Ivoire, mais ils servent de repère pour situer les défis du pays : reconnaissance du travail domestique, formalisation, accès à la sécurité sociale et protection effective des travailleuses et travailleurs. Dans ce cadre, la question devient centrale : la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) peut-elle devenir le pont qui relie les aide-ménagères, nounous ou « bonnes » et plus largement,  les chauffeurs, cuisiniers et gardiens aux droits qu’ils devraient déjà avoir ?

Une avancée juridique, pas encore une protection vécue

La Côte d’Ivoire a ratifié en avril 2025 la Convention n° 189 de l’OIT sur le travail décent des travailleurs domestiques, entrée en vigueur au plan national en avril 2026.  Cette décision constitue une avancée majeure : elle reconnaît officiellement que les « gens de maison » ne sont pas des aides informelles, mais des salariés à part entière.

Le gouvernement affirme avoir engagé une étude nationale du secteur en 2024, élaboré dix référentiels de formation et de certification en 2025, et préparé un cadre comprenant un contrat-type, une classification professionnelle et une grille salariale.  Ces instruments sont nécessaires. Ils peuvent fixer des règles claires sur la rémunération, les horaires, les jours de repos et les modalités de rupture du contrat.

Mais le rapport de l’OIT rappelle qu’une norme ne protège pas automatiquement celles et ceux qu’elle vise. Dans le monde, 66,5 millions de travailleurs domestiques restent dans l’informel ; en Afrique, la proportion atteint 93,3%.  La Côte d’Ivoire évolue dans un contexte où l’informalité est structurelle : selon l’OCDE, 94% des femmes actives et 80% des hommes travaillent dans le secteur informel, et seules 30% des travailleuses disposent d’un contrat écrit.

Le domicile, un espace où le droit peine à entrer

Le travail domestique se déroule dans la sphère privée où l’employeur n’est pas une entreprise, mais un ménage ; le lieu de travail n’est pas un bureau, mais une cuisine, une chambre ou une cour. Cette proximité rend le contrôle difficile et peut dissimuler les heures supplémentaires, les salaires retenus, l’absence de repos, les violences ou les ruptures arbitraires.

Les chiffres mondiaux de l’OIT sont éloquents : les travailleurs domestiques perçoivent en moyenne 53,3% du salaire mensuel des autres salariés, et seulement 48,7% lorsqu’ils sont dans l’informel.  Les femmes, qui représentent 77,2% du secteur, sont les plus pénalisées : elles gagnent en moyenne 48% du salaire mensuel des autres salariés, contre 65,8% pour les hommes.

En Côte d’Ivoire, le recrutement se fait souvent par bouche-à-oreille, sans contrat ni fiche de paie. La domestique devient alors dépendante de la bonne volonté de son employeur. La ratification de la Convention n° 189 ne changera rien si le ménage continue de considérer le personnel de maison comme une faveur familiale plutôt que comme un emploi.

La CNPS, première perdante de l’invisibilité

La CNPS est l’une des grandes absentes de ce circuit informel. Chaque travailleur domestique non déclaré est un assuré qui ne cotise pas, des droits à la retraite qui ne se construisent pas et une protection sociale qui n’existe pas. Or la CNPS rappelle que tout employeur occupant un travailleur salarié doit s’affilier dès le premier embauchage.

Cette absence de déclaration affaiblit l’assiette de cotisations du régime de sécurité sociale. Elle prive aussi des milliers de femmes, souvent les plus vulnérables, de droits essentiels : retraite, prestations sociales et accès effectif à la Couverture maladie universelle. Le gouvernement a d’ailleurs appelé les employeurs de personnel d’aide à la personne — chauffeurs, aide-ménagères, nounous, cuisiniers et gardiens — à déclarer systématiquement leurs travailleurs à la CNPS.

L’informalité crée ainsi un cercle vicieux. Moins les domestiques sont déclarés, moins la CNPS dispose de ressources et de visibilité sur ce secteur. Moins la protection sociale paraît concrète, moins les ménages se sentent incités à déclarer leurs employés. Le rapport de l’OIT identifie précisément la protection sociale comme l’un des maillons manquants du travail décent domestique.

Ce que la CNPS pourrait gagner

Une formalisation massive du travail domestique représenterait pour la CNPS bien plus qu’un gain financier. Elle élargirait sa base de cotisants, renforcerait la viabilité du régime de retraite et intégrerait une population aujourd’hui largement exclue des mécanismes de prévoyance.

La CNPS a déjà ouvert une porte importante : la déclaration des employeurs et des travailleurs domestiques, ainsi que le paiement des cotisations, peuvent désormais se faire en ligne via la plateforme e.cnps.ci.  Cette digitalisation réduit une partie des obstacles administratifs. Encore faut-il la rendre réellement accessible : communication de proximité, accompagnement des ménages, procédures simplifiées et coût supportable.

En protégeant les « gens de maison », la CNPS ne se contenterait pas de collecter des cotisations. Elle deviendrait un acteur central de la justice sociale, de l’égalité femmes-hommes et de la valorisation de tout métier. C’est exactement ce que demande l’OIT : des stratégies de formalisation ciblées, des procédures d’enregistrement accessibles et une protection sociale effective.

Sortir de l’ombre exige plus qu’un numéro CNPS

La CNPS ne pourra pas réussir seule. Un numéro d’immatriculation ne suffit pas si le salaire reste arbitraire, si les horaires ne sont pas respectés et si la travailleuse ne connaît pas ses droits. La formalisation doit s’appuyer sur un contrat simple, une rémunération minimale effective, une formation certifiante, un mécanisme de médiation et un contrôle réel des abus.

Les agences d’emploi, les organisations de travailleurs domestiques, les syndicats et les médias ont également un rôle à jouer. Ils doivent expliquer que déclarer une aide-ménagère n’est pas une dépense superflue, mais un investissement dans la sécurité, la dignité et la stabilité d’un emploi essentiel.

Une question de justice sociale

Le travail domestique permet à des milliers de familles de travailler, aux femmes d’accéder à l’emploi et aux personnes vulnérables de recevoir des soins quotidiens. Le rapport de l’OIT rappelle que ces services sont essentiels, mais que ceux qui les rendent restent sous-valorisés.

La véritable mesure du progrès ivoirien ne sera pas seulement la ratification de la Convention n° 189. Elle sera le nombre d’aide-ménagères, de nounous, de chauffeurs et de gardiens disposant d’un contrat, d’un numéro CNPS, d’une couverture maladie, d’une retraite en construction et d’un recours effectif en cas d’abus.

La CNPS a les outils pour ouvrir la voie. Reste à savoir si l’État, les ménages et les partenaires sociaux choisiront de faire du travail domestique un secteur protégé  ou de le laisser continuer à vivre dans l’ombre.

ML

Ne manquez aucune actualité

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir nos articles par email.

🤞 Ne manquez pas ces conseils !

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Newsletter

Restez informé de l'actualité ivoirienne

Recevez chaque jour, directement dans votre boîte mail, l'essentiel de l'actualité politique, économique et sociale de Côte d'Ivoire.

Ne manquez pas ces conseils !

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Sans spamUn email par jour maximumDésabonnement en 1 clic
Espace annonceurs

Faites connaître votre marque

Profitez d'une expérience de navigation optimale et touchez nos lecteurs, sur ordinateur comme sur mobile. Découvrez comment annoncer sur L'Actualité Ivoirienne.

En savoir plus
Réponse sous 24h ouvrées