Méditation des textes liturgiques du 1ᵉʳ novembre — Solennité de Tous les Saints

Ces bonheurs qui n’en ont pas l’air

Il y a quelque chose de déroutant dans le choix de l’Église. Pour célébrer la gloire des saints, pour fêter ceux qui sont arrivés, elle ne nous lit pas un récit de triomphe. Elle nous fait monter avec Jésus sur une colline de Galilée et nous fait entendre huit phrases qui, prises au pied de la lettre, semblent contredire tout ce que nous appelons le bonheur : heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux les persécutés.

C’est cette page que médite l’Abbé K. Alexis OUEDRAOGO, Directeur de la Radio Notre-Dame de Kaya (Diocèse de Kaya, au Burkina Faso), dans l’épisode de ce 1ᵉʳ novembre, à écouter et à regarder sur www.lactualite-ivoirienne.ci.

Un portrait avant d’être un programme

On lit souvent les Béatitudes comme une liste d’exigences : voilà ce qu’il faut faire pour être saint. Mais on peut les lire autrement, et peut-être plus justement : comme un portrait. Celui de Jésus lui-même, d’abord — il est le pauvre, le doux, l’assoiffé de justice, le persécuté. Puis celui de tous ceux qui lui ont ressemblé.

C’est pourquoi la liturgie les proclame aujourd’hui. Ces huit phrases ne décrivent pas un idéal abstrait : elles dressent le signalement de la foule que nous fêtons. Chacun des saints de l’histoire a porté au moins l’un de ces traits.

Le verbe est au présent, et au futur

Observons la construction. « Heureux les pauvres de cœur » — c’est maintenant. « car le royaume des Cieux est à eux » — c’est déjà. Puis viennent les futurs : ils seront consolés, ils recevront, ils seront rassasiés, ils verront Dieu.

Cette tension dit tout de la condition chrétienne. Le bonheur annoncé n’est pas un report pur et simple, une consolation remise à plus tard pour faire patienter. Il commence maintenant, en germe, dans ceux qui prennent ce chemin. Mais il ne s’accomplit qu’au-delà. Les saints que nous fêtons sont précisément ceux chez qui le futur est devenu présent.

Une foule que nul ne peut dénombrer

La première lecture ouvre une perspective vertigineuse. Jean voit « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7,9). Ils sont vêtus de blanc, ils tiennent des palmes.

Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui : non pas seulement les saints canonisés, ceux dont nous connaissons le nom et dont l’Église a reconnu officiellement la sainteté. Mais tous les saints — l’immense majorité anonyme. La grand-mère qui priait, le catéchiste de village, le père de famille honnête, la religieuse dont personne n’a écrit la biographie. Ceux « de toutes nations, tribus, peuples et langues » — et donc aussi, très certainement, de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso.

C’est pourquoi nous avons représenté, dans le visuel de cet épisode, non pas une figure isolée mais une foule : des silhouettes serrées, de tailles différentes, les unes nettes et les autres estompées à l’arrière-plan — parce que la plupart de ces visages nous resteront inconnus jusqu’au dernier jour.

« Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu »

La deuxième lecture ajoute la note qui change tout. Saint Jean n’écrit pas : vous deviendrez enfants de Dieu si vous travaillez bien. Il écrit : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu — et nous le sommes » (1 Jn 3,1). Et plus loin : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. »

La sainteté n’est donc pas une performance à réaliser. C’est une filiation à honorer. Nous ne devenons pas enfants de Dieu à force d’efforts : nous le sommes déjà, et toute la vie chrétienne consiste à laisser cette vérité transformer nos jours.

Ce que nous emportons

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » Le ton de ce jour n’est pas celui de l’effort crispé, mais de la joie. La Toussaint n’est pas d’abord une fête de nostalgie : c’est la célébration d’une famille immense dont nous faisons partie, et qui nous attend.

Et la question que pose cette solennité est plus simple qu’on ne croit. Elle n’est pas : « serai-je un jour canonisé ? » Elle est : « laquelle des huit béatitudes Dieu me demande-t-il de vivre aujourd’hui, là où je suis ? »

Par Gilles Yao — Correspondant permanent, Rome — L’Actualité Ivoirienne

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