SOLENNITÉ DE TOUS LES SAINTS
Guerres qui s’enlisent, économies qui vacillent, familles qui se délitent, confiance publique en berne : le monde cherche des solutions. En ce 1er novembre, fête de Tous les Saints, une phrase de saint Josemaria Escriva rappelle une évidence qu’on oublie volontiers. Le remède le plus profond à nos crises ne viendra ni d’un sommet ni d’un algorithme, mais d’hommes et de femmes saints.
« Un secret. Un secret de polichinelle : ces crises mondiales sont des crises de saints. Dieu veut une poignée d’hommes « à lui » dans chaque activité humaine. Et puis… « pax Christi in regno Christi », la paix du Christ dans le royaume du Christ. » Ces lignes de Chemin (n° 301) ont près d’un siècle. Elles n’ont jamais paru aussi actuelles.
Ce dimanche 1er novembre 2026, l’Église proclame l’Évangile des Béatitudes (Mt 5, 1-12a). Jésus gravit la montagne, s’assoit et enseigne : « Heureux les pauvres de cœur… Heureux les doux… Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. » Et il conclut : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » Le programme est posé. La sainteté n’est pas une évasion du monde. C’est le portrait de ceux qui, au cœur du monde, deviennent artisans de paix.
Mais que signifie concrètement être saint ? Qui peut l’être ? Et comment ?
1. Qu’est-ce qu’être saint ?
Dans la Bible, « saint » rejoint « heureux », « bienheureux », le mot même des Béatitudes. La sainteté est le don de Dieu qui comble toutes les aspirations humaines. Elle est la plénitude de la vie chrétienne : s’unir au Christ, apprendre à vivre en enfants de Dieu avec la grâce de l’Esprit Saint, et vivre la perfection de la charité.
Benoît XVI le résumait ainsi lors de l’audience générale du 13 avril 2011 : la sainteté « se mesure à la stature que le Christ atteint en nous ». Il s’agit de ressembler à Jésus, selon le mot de saint Paul : Dieu nous a « prédestinés à être conformes à l’image de son Fils » (Rm 8, 29).
Saint Josemaria va droit à l’essentiel : « Sainteté ne signifie absolument rien d’autre qu’union à Dieu ; à une plus grande intimité avec le Seigneur correspond une plus grande sainteté » (Aimer l’Église, 22). Il dissipe surtout un malentendu tenace : « Le saint n’est pas celui qui ne tombe jamais, mais celui qui se relève toujours, humblement et avec une sainte opiniâtreté » (Amis de Dieu, 131).
Le saint n’est donc pas un surhomme sans faille. C’est un homme qui recommence.
2. Qui peut être saint ?
Tout le monde. La sainteté est une vocation universelle. « Soyez saints, car je suis saint » (1 P 1, 16), dit le Seigneur. Le Christ insiste : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).
Le Concile Vatican II l’a solennellement rappelé : « Tous les fidèles, quels que soient leur état et leur condition, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité », et cette sainteté contribue à « un niveau de vie plus humain même dans la société terrestre » (Lumen Gentium, 40). Voilà le lien direct entre la sainteté personnelle et les crises du monde.
Le pape François l’a traduit en termes très concrets dans Gaudete et Exsultate (n° 14). Consacré ? Sois saint en vivant joyeusement ton engagement. Marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton conjoint. Travailleur ? Sois saint en accomplissant ton travail avec honnêteté et compétence. Parent ou grand-parent ? Sois saint en enseignant patiemment aux enfants à suivre Jésus. Détenteur d’une autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.
Et ceux qui ne sont pas baptisés ? Dieu aime toutes ses créatures. Le Catéchisme enseigne que l’Esprit Saint offre à tous la possibilité d’être associés au mystère pascal « d’une manière connue seulement de Dieu » (CEC, 1260). L’Église demeure cependant le lieu où se trouvent les moyens ordinaires du salut et de la sainteté.
Saint Josemaria refuse toute sainteté au rabais : « La sainteté à laquelle nous devons aspirer n’est pas une sainteté de deuxième rang, qui d’ailleurs n’existe pas » (Amis de Dieu, 6). Il la rend aussi accessible : « Veux-tu vraiment être saint ? Remplis le petit devoir de chaque instant : fais ce que tu dois et sois à ce que tu fais » (Chemin, 815).
3. Comment devenir saint ?
Il ne s’agit pas d’être parfait ou de cocher des objectifs. Il s’agit d’accueillir librement et humblement la grâce de Dieu, et de coopérer avec elle pour se laisser transformer. La boussole tient en un commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 37-39).
Les moyens sont connus, et l’Église les offre à tous : écouter la Parole de Dieu, recevoir fréquemment les sacrements, surtout l’Eucharistie et la Confession, prier avec assiduité, pratiquer l’abnégation, servir ses frères et exercer les vertus. Lumen Gentium (n° 42) le rappelle : la charité envers Dieu et envers le prochain est « le signe distinctif du vrai disciple du Christ ».
Cela se vit au bureau, au marché, à la rédaction, au champ, à l’hôpital, dans l’amphithéâtre comme dans la cuisine familiale. Saint Josemaria évoque ces femmes et ces hommes de la rue qui ont rencontré Jésus « aux carrefours apparemment les plus ordinaires » et ont décidé de le suivre (Amis de Dieu, 4). À celui qui doute de lui-même, il répond : « Courage ! Tu en es capable. Ne vois-tu pas ce que la grâce de Dieu a fait de ce Pierre somnolent, renégat et lâche…, de ce Paul persécuteur, haineux et obstiné ? » (Chemin, 483).
4. Qui sont les saints dans l’Église ?
Le saint est un témoin de l’amour de Dieu dans le monde, et donc une force de transformation sociale. En canonisant certains fidèles, l’Église reconnaît qu’ils ont vécu héroïquement les vertus. Elle les propose comme modèles et intercesseurs. Le Catéchisme le souligne : les saints « ont toujours été la source et l’origine du renouveau dans les circonstances les plus difficiles de l’histoire de l’Église » (CEC, 828).
L’histoire le confirme. Aux heures sombres, ce ne sont pas d’abord les théories qui ont relevé les peuples, mais des visages : ceux qui ont soigné, enseigné, pardonné, réconcilié.
Pourtant, prévient saint Josemaria, les saints « ne furent pas des êtres anormaux ». Ils furent « de chair et d’os comme toi. Et ils ont triomphé » (Chemin, 133). Les premiers chrétiens s’appelaient d’ailleurs tout naturellement « les saints ». Pour eux, la sainteté n’était ni un mot creux ni un idéal inaccessible, mais une réalité vivante (Quand le Christ passe, 96). Aucun saint ne ressemble à un autre, mais tous se ressemblent par l’essentiel : chacun s’est identifié au Christ (Chemin, 947).
Une poignée d’hommes « à Lui »
Revenons au secret de polichinelle. Si les crises du monde sont des crises de saints, alors la réponse ne relève pas seulement des chancelleries. Elle commence par le juriste intègre, le fonctionnaire qui refuse la corruption, l’entrepreneur juste, le journaliste qui sert la vérité, le parent patient, l’élu qui renonce à son intérêt pour le bien commun.
Pour la Côte d’Ivoire comme pour le reste du monde, la Toussaint n’est pas seulement la fête de ceux qui sont au ciel. C’est un appel adressé à chacun de nous, aujourd’hui, à l’endroit précis où nous vivons et travaillons. Dieu ne demande pas des foules. Il demande « une poignée d’hommes à Lui » dans chaque activité humaine. Le reste, la paix du Christ dans le royaume du Christ, viendra de surcroît.
Heureux les artisans de paix. Bonne fête de Tous les Saints.
Gilles Yao — Correspondant permanent, Rome — L’Actualité Ivoirienne
