Abidjan, 14 octobre 2026 — La dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI) a ouvert une nouvelle bataille politique en Côte d’Ivoire : celle de l’ordre des étapes de la réforme électorale. Le gouvernement veut mettre en place le nouvel organe avant de procéder à la révision de la liste électorale. L’opposition, elle, réclame un audit préalable du fichier et l’ouverture d’un dialogue national avant toute nouvelle loi. Derrière ce désaccord se dessine déjà un enjeu majeur : les conditions de préparation de la présidentielle de 2030.
Derrière les propositions déposées au ministère de l’Intérieur, les appels à la concertation et les annonces gouvernementales, une bataille de calendrier se précise. L’opposition entend imposer des préalables politiques, tandis que le gouvernement cherche à maîtriser le calendrier législatif. Entre les deux, une question centrale demeure : faut-il auditer le fichier électoral avant de légiférer ou mettre en place le nouvel organe avant de réviser la liste ?
Cette séquence pourrait peser durablement sur la confiance des acteurs politiques et des citoyens dans le futur dispositif électoral.
Le nœud du conflit : l’ordre des étapes
Le désaccord entre le gouvernement et l’opposition se cristallise d’abord autour de l’ordre dans lequel doivent intervenir les différentes étapes de la réforme.
Pour le gouvernement, la révision de la liste électorale doit attendre la mise en place du nouveau mécanisme de gestion des élections. Le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a indiqué que l’actualisation du fichier demeure une obligation légale, mais qu’elle interviendra après l’achèvement du processus de réorganisation des institutions chargées de la gestion des scrutins.
L’opposition défend une démarche inverse. Selon elle, aucun nouvel organe ne pourra durablement inspirer confiance sans un audit préalable de la liste électorale ayant servi aux dernières consultations. L’audit indépendant, la révision et la sécurisation du fichier apparaissent ainsi comme des préalables à la préparation des prochaines échéances.
Le différend dépasse donc la seule architecture institutionnelle. Il porte sur la légitimité du processus lui-même : le nouvel organe doit-il être installé avant la vérification de la liste électorale, ou cette vérification doit-elle précéder la mise en place de la nouvelle institution ?
Une opposition convergente, mais non unifiée
Le 5 octobre, plusieurs composantes de l’opposition et de la société civile ont déposé auprès du ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Vagondo Diomandé, une proposition commune relative au futur organe électoral. Cette initiative réunit notamment le groupement porteur du Haut Conseil électoral (HCE), la Coalition pour l’alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAP-CI) et le mouvement Aujourd’hui et Demain, la Côte d’Ivoire (ADCI).
Le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), dirigé par Laurent Gbagbo, a participé aux discussions, mais n’a pas signé le document de synthèse déposé le 5 octobre. Le parti a expliqué avoir élaboré sa propre proposition tout en maintenant le contact avec ses alliés.
« Le PPA-CI appelle à un dialogue politique inclusif en vue de convenir, sur la base des différentes propositions élaborées par l’opposition et le gouvernement, de l’architecture et du fonctionnement d’un nouvel organe électoral consensuel », a souligné Léon Emmanuel Monnet, le président exécutif du parti.
Le PDCI-RDA avait, pour sa part, transmis séparément ses recommandations au ministre de l’Intérieur dès le 28 septembre.
Ces démarches illustrent une réalité politique : l’opposition n’avance pas encore avec une position entièrement unifiée. Toutefois, une convergence se dessine autour d’une exigence commune : la réforme électorale ne saurait être réduite à un exercice technique conduit sous la seule pression du calendrier parlementaire.
Les trois lignes rouges de l’opposition
Au-delà des différences de méthode et de positionnement, trois exigences structurent les revendications exprimées par plusieurs composantes de l’opposition.
Un audit avant toute réforme. Plusieurs formations estiment qu’il est difficile de bâtir un nouvel organe électoral crédible sans examiner au préalable la fiabilité de la liste ayant servi aux dernières consultations. Pour elles, l’audit, la révision et la sécurisation du fichier constituent des conditions essentielles au rétablissement de la confiance électorale.
Un dialogue national avant l’adoption de la loi. Le 9 octobre, des responsables du PDCI-RDA, de la CAP-CI et du groupement HCE ont décidé d’inviter le gouvernement, par l’intermédiaire du Premier ministre, à ouvrir un dialogue national sur le futur organe électoral. Un courrier en ce sens a été déposé à la Primature le lundi 12 octobre.
Une institution dépolitisée. Les formations opposées à l’architecture proposée par le gouvernement défendent la création d’un organe composé d’experts, sans représentants des partis politiques ni du gouvernement, et assorti d’un mécanisme de contrôle du processus électoral. L’objectif affiché est de limiter les influences partisanes et de restaurer la confiance dans la gestion des scrutins.
Pour le PPA-CI, cette démarche ne relève pas d’une simple manœuvre dilatoire. Emmanuel Monnet a souligné que son parti entend manifester « son engagement pour un processus électoral démocratique, inclusif et transparent, afin de sortir la Côte d’Ivoire des crises liées aux élections ».
Reste à savoir dans quelle mesure ces exigences pourront être traduites en mécanismes institutionnels et en engagements acceptés par l’ensemble des acteurs.
Le gouvernement privilégie la voie législative

Face aux revendications de l’opposition, l’exécutif défend une démarche différente, fondée sur la réorganisation institutionnelle et le traitement législatif du dossier.
Dès le 22 juin 2026, le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, a présenté un projet d’architecture électorale reposant sur trois organes distincts destinés à remplacer l’ancienne CEI : l’un consacré à la logistique électorale, un autre chargé de la collecte des votes et un troisième responsable de la centralisation et de la proclamation des résultats.
Le gouvernement a ensuite ouvert une phase de recueil des propositions écrites des partis politiques. Son approche consiste à prendre en considération les contributions des différents acteurs, tout en privilégiant l’examen du texte par l’Assemblée nationale, présentée par l’exécutif comme l’enceinte légitime de la représentation nationale.
Cette stratégie repose sur la maîtrise du calendrier législatif. Si le texte est examiné et adopté dans les prochains mois, le nouvel organe pourrait disposer de plusieurs années pour s’installer, se doter de moyens et préparer les échéances électorales à venir.
À l’inverse, si l’opposition obtient un audit préalable, l’ouverture d’un dialogue formel et une refonte plus profonde du dispositif, la réforme pourrait s’inscrire dans une négociation politique plus large, avec des conséquences sur son calendrier.
Le véritable enjeu pour le gouvernement est donc de faire avancer la réforme sans laisser s’enliser le processus dans des négociations prolongées. Pour l’opposition, il s’agit d’obtenir des garanties politiques avant que les choix institutionnels ne soient définitivement arrêtés.
De juin à octobre : une chronologie révélatrice
La succession des événements permet de mieux comprendre la dynamique à l’œuvre.
- 6 mai 2026 : annonce de la dissolution de la CEI, selon la chronologie présentée dans le présent article.
- Juin 2026 : le Premier ministre présente une architecture reposant sur trois organes destinés à remplacer l’ancienne commission.
- Septembre 2026 : le gouvernement précise que la révision de la liste électorale interviendra après la mise en place du nouveau mécanisme.
- 28 septembre : le PDCI-RDA remet ses recommandations au ministre de l’Intérieur.
- 5 octobre : une partie de l’opposition et de la société civile dépose une proposition commune.
- 9 octobre : le PDCI-RDA, la CAP-CI et le groupement HCE décident de demander l’ouverture d’un dialogue national.
- 12 octobre : le courrier sollicitant ce dialogue est déposé à la Primature.
Cette chronologie met en évidence deux dynamiques parallèles. Depuis juin, le gouvernement avance vers une refondation institutionnelle. Depuis septembre, l’opposition cherchent à réintroduire une étape de concertation politique avant l’aboutissement du processus législatif.
C’est dans cet écart entre deux calendriers que se concentre désormais l’essentiel du bras de fer.
Une bataille de légitimité, au-delà de l’architecture institutionnelle
Le conflit ne porte pas uniquement sur le nombre d’organes à créer, leur composition ou leurs attributions. Il concerne surtout la manière dont la réforme doit être conduite et les garanties qui doivent accompagner son adoption.
L’opposition défend une séquence précise : audit de la liste électorale, dialogue national, recherche d’un consensus politique, puis adoption de la loi. À ses yeux, légiférer sans avoir clarifié la fiabilité du fichier et sans rechercher un accord suffisamment large reviendrait à construire une nouvelle institution sur des fondations contestées.
Le gouvernement privilégie l’ordre inverse : recueillir les propositions, faire adopter le cadre légal, mettre en place le dispositif, puis procéder à la révision de la liste électorale. Pour l’exécutif, la CEI étant dissoute, la réorganisation doit désormais avancer dans le cadre institutionnel et parlementaire.
Derrière cette opposition de méthode se joue un désaccord plus profond sur la légitimité du processus.
Pour les formations qui réclament un dialogue préalable, une réforme adoptée sans concertation risque de reproduire la méfiance qu’elle est censée dissiper. Pour le gouvernement, multiplier les préalables pourrait prolonger les discussions et retarder la mise en place du nouveau dispositif.
La question est donc moins de savoir si une réforme doit avoir lieu que de déterminer les conditions politiques dans lesquelles elle sera élaborée, adoptée et mise en œuvre.
2026, l’année qui prépare 2030
La réforme de l’organe électoral dépasse le cadre d’une simple réorganisation administrative. Elle déterminera les modalités de constitution et de sécurisation des listes électorales, l’organisation des scrutins, la centralisation des résultats et, plus largement, les conditions dans lesquelles se dérouleront les prochaines échéances électorales, notamment celles de 2028 et la présidentielle de 2030.
L’opposition cherche à tirer parti de cette étape en imposant des garanties politiques avant l’adoption du nouveau cadre légal. Ne disposant pas de la majorité parlementaire nécessaire pour déterminer seule l’issue du processus législatif, elle mise notamment sur le dialogue national, l’audit du fichier et l’exigence d’une institution réellement indépendante pour peser sur les arbitrages.
Le gouvernement, de son côté, entend conserver la maîtrise du calendrier législatif et faire avancer sa proposition institutionnelle. Il lui revient toutefois de convaincre que la rapidité de la réforme peut aller de pair avec des garanties suffisantes de transparence et de confiance.
Au fond, la bataille du nouvel organe électoral est déjà une bataille pour 2030.
L’enjeu n’est pas seulement de savoir quelle institution organisera la prochaine présidentielle, mais dans quelles conditions politiques, techniques et démocratiques elle le fera.
Entre la volonté gouvernementale d’avancer par la loi et l’exigence de l’opposition de négocier les préalables, l’année 2026 pourrait ainsi peser sur la crédibilité du processus électoral bien avant l’ouverture de la prochaine campagne présidentielle, et même, celle des élections locales de 2028
ML
