Analyse croisée

L’emploi des jeunes reste un défi de conquête politique et sociale en Côte d’Ivoire. Alors que le gouvernement revendique des résultats significatifs à travers son Programme Jeunesse, le PPA CI, dans le cadre de son Pacte social, juge la question de l’emploi comme l’un des principaux sujets auxquels le Gouvernement du premier ministre Robert Beugré Mambé devra apporter une réponse structurelle.

D’un côté, le ministre de la Promotion de la Jeunesse, de l’Insertion professionnelle et du Service civique, Mamadou Touré, défend un bilan qu’il juge satisfaisant.

De l’autre côté, Fabrice Lago porte-voix du Pacte social du PPA CI, sur la question de l’emploi jeune, invite à regarder au-delà des chiffres affichés par les dispositifs publics.

Deux lectures d’une même réalité. Mais derrière cette opposition politique se trouve une question essentielle : combien de jeunes accèdent réellement à un emploi durable, stable et suffisamment rémunérateur pour construire leur autonomie ?

Le PPA-CI : passer du « livre noir » à l’emploi durable.

C’est précisément sur cette notion de résultat que se situe la différence d’approche avec le PPA-CI.

Dans son Pacte social, le parti de Laurent Gbagbo fait de la jeunesse et de l’emploi l’un de ses sept piliers. Le dispositif est présenté non comme un simple catalogue de mesures, mais comme une vision globale destinée à replacer l’Ivoirien au centre de la politique de développement.

Fabrice Lago, chargé de contribuer à la vulgarisation de ce volet du Pacte social, porte ainsi une lecture plus critique de la politique publique.

La question posée par cette approche est moins celle du nombre de programmes lancés que celle de leur impact réel sur la trajectoire des jeunes.

Car un stage n’est pas nécessairement un emploi. Une formation n’est pas automatiquement une insertion. Un financement de projet ne garantit pas la pérennité de l’activité créée. Et une opportunité comptabilisée ne signifie pas nécessairement qu’un jeune dispose, au terme du dispositif, d’un revenu stable et d’une activité durable.

C’est là que se situe le principal angle de confrontation entre les deux discours.

Le véritable débat : combien d’emplois durables ?

Les chiffres gouvernementaux sont importants. Ils témoignent d’une mobilisation réelle de l’État et de ses partenaires autour de la question de l’insertion des jeunes dans le tissu économique et notamment dans celui de l’emploi.

Mais ils appellent également une lecture qualitative.

Sur les 1 958 646 opportunités annoncées entre 2011 et 2025, quelle proportion correspond à des emplois salariés durables ? Quelle proportion relève des stages, formations, programmes temporaires ou activités d’insertion ? Combien de jeunes ont conservé leur activité plusieurs années après avoir bénéficié d’un dispositif ? Quel est le niveau moyen de rémunération ? Quel est le taux d’insertion des jeunes diplômés ? Quelle place le secteur privé occupe-t-il réellement dans la création d’emplois pérennes ?

Autrement dit, l’indicateur du nombre d’opportunités ne saurait, à lui seul, épuiser la question de l’emploi des jeunes.

Mamadou Touré : des dispositifs, des opportunités et un bilan revendiqué.

Invité en mai 2026 aux « Grands Rendez-vous de l’AIP », Mamadou Touré a dressé un bilan satisfaisant du Programme Jeunesse du Gouvernement, lancé en 2023. Pour le ministre, la jeunesse constitue une priorité de l’action gouvernementale et les différents programmes mis en place commencent à produire des résultats.

Les chiffres communiqués par le gouvernement donnent effectivement une idée de l’ampleur des moyens déployés.

Entre 2011 et 2025, 1 958 646 opportunités d’emploi et d’insertion professionnelle auraient ainsi été offertes aux jeunes à travers différents programmes. En 2025, la seule Foire nationale de l’emploi et du recrutement avait mobilisé 59 282 opportunités, comprenant notamment des emplois salariés, des projets financés, des Travaux à haute intensité de main-d’œuvre, des stages et des formations à visée d’insertion.

Pour 2026, le gouvernement a encore renforcé ses ambitions. La troisième édition de la Foire nationale de l’emploi et du recrutement devait mobiliser plus de 86 000 opportunités, dont 36 000 opportunités d’insertion et 50 000 stages d’immersion en entreprise.

À cela s’ajoutent la présence de l’Agence Emploi Jeunes dans les régions, les guichets emploi, les programmes de formation, l’entrepreneuriat et les mécanismes de financement.

Le gouvernement peut donc soutenir que l’époque où la politique de jeunesse se résumait à quelques programmes ponctuels est révolue. L’appareil public d’insertion s’est considérablement étoffé.

Le gouvernement lui-même semble avoir intégré cette nécessité d’évaluation. En mai 2026, Mamadou Touré avait indiqué, lors d’une rencontre consacrée aux programmes d’insertion des jeunes avec les collectivités territoriales, que si « globalement les choses évoluent bien », il était nécessaire de dresser un bilan et d’identifier les leviers permettant d’aller plus vite et d’atteindre les objectifs fixés.

Deux récits politiques, une même urgence sociale.

Au fond, le gouvernement et le PPA-CI ne partent pas nécessairement d’un diagnostic totalement opposé : tous deux reconnaissent que l’emploi des jeunes constitue une question centrale pour l’avenir du pays.

C’est davantage sur la réponse apportée que les divergences apparaissent.

Pour le pouvoir, l’accumulation des programmes, des financements, des stages, des formations et des dispositifs d’accompagnement traduit une politique publique qui monte en puissance.

Pour l’opposition, cette accumulation ne saurait masquer la difficulté fondamentale : celle d’offrir aux jeunes une insertion économique suffisamment solide pour leur permettre de sortir durablement de la précarité.

Cette confrontation renvoie finalement à une question plus large de politique publique : faut-il mesurer une politique d’emploi au nombre de bénéficiaires qu’elle accompagne ou au nombre de jeunes qu’elle conduit durablement vers l’autonomie économique ?

Et maintenant ?

La réponse pourrait se trouver dans un changement d’indicateurs.

Au-delà du nombre de stages, de formations, de financements ou d’opportunités annoncées, l’évaluation de la politique d’emploi des jeunes gagnerait à intégrer des données sur le taux d’emploi durable, la durée de maintien dans l’emploi, les niveaux de revenus, la survie des entreprises créées, l’accès au financement et la part des jeunes effectivement sortis des dispositifs d’accompagnement.

Car le véritable succès d’une politique publique ne se mesure pas seulement au nombre de portes ouvertes, mais à la capacité des bénéficiaires à franchir durablement ces portes.

C’est probablement là que se jouera le débat entre le satisfecit gouvernemental défendu par Mamadou Touré et le diagnostic critique du Pacte social porté par le PPA-CI à travers Fabrice Lago.

Derrière la bataille des chiffres et des discours politiques, une réalité demeure : pour une jeunesse confrontée à la compétition sur le marché du travail, l’enjeu n’est pas seulement d’obtenir une opportunité. Il est de pouvoir transformer cette opportunité en emploi, cet emploi en revenu et ce revenu en véritable autonomie sociale et économique.

ML

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